Interview de Gabrielle Sissoko, artiste du vivant et de la nature inspirante

A Planetexperiences, depuis nos débuts, nous sommes viscéralement attachés à mettre en valeur le meilleur de l’être humain. A révéler son potentiel. Pour cette raison, nous avons crée Talents d’Afrique. Et c’est ainsi qu’au fil de nos années, nous avons rencontré des personnes incroyables. Nous continuons avec toujours la même passion dénicher ces trésors humains qui méritent cette mise en avant.

Et si la peinture devenait un voyage intérieur, une rencontre avec le vivant et une invitation à se réinventer ? Gabrielle Sissoko, artiste franco-malienne, puise dans ses voyages, ses identités multiples et les forces de la nature une inspiration singulière et poétique. Avec ses œuvres et son personnage Gaby d’Amour, elle explore le pouvoir de l’art : éveiller les consciences, réparer les liens et remettre l’amour au cœur de nos vies.

Vous vous définissez comme une artiste, mais aussi comme une créatrice, une soignante et une nomade. Comment ces différentes identités se rencontrent elles aujourd’hui dans votre travail artistique ?
Je comprends aujourd’hui que j’ai exercé mon pouvoir créateur en abordant plusieurs disciplines et plusieurs formes de présence. Qu’il s’agisse de la dimension humaine et thérapeutique, de la formulation cosmétique, du voyage vécu comme une initiation, ou encore de la création plastique, je cherche à toucher l’essentiel : une source de joie, de sens et de rencontre.

Cette différentes approches professionnelles procèdent d’un même mouvement : agir sur la matière tout en restant à l’écoute de mon propre déplacement intérieur. Chaque mouvement, chaque mot peut se révéler alchimique, transformateur. Formuler un soin, rencontrer une personne, traverser un territoire ou composer une œuvre sont autant de manières d’entrer en relation avec le vivant.

J’aime penser la création comme un voyage immobile. Elle nous permet de nous transformer sans nécessairement changer de lieu. Ainsi, la vie devient une forme de méditation permanente : une possibilité de se réaliser, mais aussi d’observer et d’accueillir les réalisations des autres.

Mes pratiques sont des territoires intérieurs que j’habite simultanément et qui s’enrichissent mutuellement. Aujourd’hui, la création artistique est l’espace où ces différentes dimensions dialoguent et prennent forme.

Vous dites que les territoires traversés — l’Afrique de l’Ouest, l’Europe, La Réunion, Madagascar ou les Antilles — sont des « strates sensibles » de votre être. Comment le voyage et le métissage nourrissent-ils votre identité artistique ?
Nicolas Bouvier écrivait : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » Cette phrase résonne profondément en moi. Le voyage dépouille autant qu’il enrichit. En art aussi, ces deux mouvements sont essentiels : on soustrait et on ajoute pour faire apparaître ou pour équilibrer.

Les territoires que j’ai traversés — l’Afrique de l’Ouest et du Sud, l’Europe, La Réunion, Madagascar, la Californie ou encore les Antilles — demeurent sensibles en moi. Ce sont des paysages intérieurs, des mémoires de lumière, de climat, de gestes et de silhouettes.

Édouard Glissant parlait d’une « identité-rhizome », qui se déploie à partir d’une racine-mère dans plusieurs directions au lieu de s’enraciner dans une origine unique. C’est exactement ce que le voyage m’a enseigné. Je me perçois comme une personne centrée et reliée à des identités multiples, dans un monde qui est lui-même un entrelacs d’existences, de cultures et de récits.

Je suis d’origine franco-malienne, métisse, et ce métissage peut encore se préciser : du Jura aux peuples peuls, bambaras et khassonkés, puis au-delà, dans une histoire qui ne se laisse jamais enfermer. Une identité ne se résout pas ; elle s’actualise et se découvre sans cesse.

Il existe une grande liberté à être pleinement soi, sans se réduire à une origine, une influence ou une appartenance. Cette liberté permet une relation plus riche à l’autre. Elle nous aide à reconnaître des identités plus larges, communes et rassembleuses, plutôt que des frontières qui nous divisent.

Un voyage naît souvent d’un appel ou d’une opportunité à laquelle nous acceptons de répondre. Il peut devenir une expérience d’édification profonde. Les terres traversées et les rencontres vécues demeurent en nous : elles deviennent une mémoire active, une matière invisible qui continue de nourrir notre manière de voir et de créer.

« La nature est une ressource et la nature est une source : nous sommes la nature. »

L’eau, la matière, le climat et les éléments naturels jouent un rôle essentiel dans votre processus de création. Pourquoi avez-vous choisi de laisser parfois la nature intervenir comme une véritable co-autrice de vos œuvres ?
Quel plus grand artiste que la création elle-même, du macrocosme au microcosme ? Ce que nous avons à vivre est profondément miraculeux. Mes œuvres cherchent à embarquer le regardeur dans ce vertige, pour célébrer la vie et partager ce que je ressens.

C’est aussi ma manière de répondre à la crise écologique : par une urgence poétique et artistique. Je ne perçois pas de frontière véritable entre les éléments et moi. Le vent peut devenir un pinceau, le soleil un agent de transformation, la terre une réserve de couleurs, la pluie une force qui texture, dilue ou adoucit l’œuvre selon sa propre mélodie.

Certaines de mes toiles sont volontairement exposées aux aléas du climat. Ce geste n’est pas un abandon de l’œuvre, mais une invitation faite au monde naturel. Je lui laisse la possibilité d’intervenir, d’inscrire dans la matière la trace du vivant, du temps et de l’imprévisible.

Chaque territoire traversé m’a appris un climat différent : l’humidité de La Réunion, l’harmattan du Sahel, la lumière de Gorée. Ces éléments ne sont pas de simples décors. Ils participent à la mémoire de l’œuvre et à sa construction.

Je pense parfois à Théodore Monod, dont l’humilité face aux forces du vivant continue de m’inspirer. Son regard de naturaliste, sa capacité à observer sans dominer, rejoignent ma propre manière d’envisager la création : l’artiste n’est pas toujours celui qui impose une forme. Il peut aussi être celui qui écoute, accueille et révèle.

Votre série Transcription Élémentale affirme que « nous sommes la nature ». Est-ce pour vous une démarche artistique, une philosophie de vie ou aussi un message politique face aux enjeux environnementaux contemporains ?
« La nature est une ressource et la nature est une source : nous sommes la nature. » Pour moi, cette phrase suffit à abolir la séparation. Tout est relié et nous commençons progressivement à mesurer les conséquences concrètes de cette interdépendance.

Blesser la nature, c’est nous blesser nous-mêmes. Porter atteinte à un être vivant revient à fragiliser l’ensemble du monde auquel nous appartenons. Il existe une forme de banalité du mal dans les violences que nous infligeons au vivant, souvent par ignorance ou par habitude. Et ce, qu’il s’agisse d’une violence interpersonnelle, sociale ou environnementale. Nous oublions que chaque atteinte réduit les possibilités de vie pour tous.

Il n’existe pas de frontière stable entre l’humain, le minéral et le végétal. Ces dimensions partagent une même matière, une même mémoire et une même énergie. Peindre, c’est reconnaître cette appartenance et tenter de la restituer. J’ai donné à l’une de mes séries le nom de Transcription Élémentale pour traduire cette force de vie qui ne peut plus être profanée dès lors que l’on en a véritablement perçu la nature.

Cette série est donc à la fois une démarche artistique, une philosophie de vie et un geste politique. Je crois que lorsque la conscience de notre interdépendance sera pleinement intégrée, elle pourra ouvrir des voies nouvelles face aux crises environnementales et sociales que nous traversons, qui sont aussi des crises poétiques.

Gabrielle Sissoko

Avec UBuntu Ndam, vous explorez le lien, la reconstruction de soi et la résilience collective. Que souhaitez-vous que le spectateur ressente ou comprenne lorsqu’il se trouve face à ces œuvres ?
Nos existences peuvent être limitées par nos vécus traumatiques, individuels comme collectifs. Ces expériences produisent parfois des absences au monde, des conditionnements ou une forme d’anesthésie qui finit par blanchir et évider nos vies.

Grandir dans le monde ne signifie pas nier ce passé, mais l’intégrer. C’est à partir de cette intégration qu’une recréation de soi devient possible.
UBuntu Ndam réunit deux philosophies du lien : la pensée africaine Ubuntu, souvent résumée par la formule « je suis parce que nous sommes », et le concept sénégalais de Ndam, qui évoque une grâce reçue et participe à fonder la dignité de l’être. Ensemble, ces deux notions parlent de notre capacité à retrouver une puissance intérieure malgré les aléas de l’existence.

Chaque cercle peint représente une complétude retrouvée : une forme émergente, singulière, qui s’arrache au chaos coloré dont elle est issue sans jamais le renier. Le cercle n’est pas une fermeture ; il est un espace de rassemblement, de circulation et de réparation.

Je travaille actuellement à un projet qui réunit peinture, danse et vidéo. Il prolonge ma recherche plastique menée depuis 2020, déjà présente dans des œuvres en deux et trois dimensions, comme des mobiles. Après s’être défini et affirmé, il s’agit désormais de s’unir : de relier les pratiques artistiques comme on relie des territoires et des cultures, pour délivrer un message de retour à l’unité.

UBuntu Ndam devient ainsi une prière en mouvement, incarnée et portée par une vidéaste, des danseurs et une plasticienne, et ouverte à toutes celles et ceux qui accepteront d’entrer dans son sillage.

Vous cherchez, dites-vous, à faire passer le regardeur « de l’anesthésie à la synesthésie ». Face à un monde que vous décrivez comme brutal et fragmenté, l’art peut-il réellement contribuer à réparer, relier et transformer ?
Je crois que l’art a pour vocation première de produire un effet : toucher, déplacer, éveiller, transformer. Une œuvre qui ne provoquerait aucun mouvement intérieur risquerait de rester à la surface des choses.

Face à un monde que je perçois comme brutal et fragmenté, mon répertoire sensible devient une voie de connexion. Ma radicalité — au sens d’un retour à la racine des problèmes — s’exprime dans cette conscience du lien au vivant. Je cherche à proposer une prise directe avec le monde, un rétablissement du sensible.

Le voyage possède cette même vertu. Il réveille des sens que le quotidien finit parfois par anesthésier. Pour moi, passer de l’anesthésie à la synesthésie signifie retrouver la capacité de sentir le monde dans toute sa profondeur : voir les couleurs comme des émotions, entendre les matières, ressentir l’indicible.

Les œuvres offrent de grands cadeaux, mais il faut accepter de leur prêter attention. Il faut réapprendre à s’arrêter, à contempler, à laisser une image nous atteindre avant de chercher à l’expliquer.

Je parle parfois d’une ultime rébellion : l’audace d’être pleinement soi tout en considérant pleinement l’autre. C’est une manière de regagner confiance — en soi, dans le monde et dans notre capacité collective à transformer ce qui doit l’être.

En 2026 est née Gaby d’Amour, votre avatar artistique qui porte des poèmes et propose une forme de soin par la présence et la tendresse. Qu’est-ce que Gaby d’Amour vous permet d’exprimer que la peinture ne pouvait pas encore dire ?
Gaby d’Amour incarne pleinement cette mission de l’art. Elle assume une présence d’amour inconditionnel et intervient lors de performances comme un avatar artistique, mais aussi comme une partie de moi qui avait besoin d’exister autrement.

Elle est née en 2026 à Marseille, dans une ville-port marquée par les départs, les arrivées et les rencontres. Ce lieu de naissance n’est pas anodin. Marseille est un seuil, un espace de passage où les identités se croisent et se transforment.

Là où Gabrielle cherche, observe et transmute, Gaby offre. Elle distribue des « pilules d’amour », murmure des poèmes à l’oreille et propose des mots pour les maux. Elle va vers l’autre sans peur et sans a priori, sans savoir à l’avance où la rencontre la conduira.

Avec elle, la rencontre devient une œuvre. Un regard, un geste, une parole ou un silence peuvent devenir de petits miracles. Gaby cherche à faire émerger dans le public des choses qui étaient déjà là, mais qui n’avaient pas encore trouvé l’occasion d’exister. Elle provoque parfois des instants d’épiphanie collective : des moments simples, mais suffisamment intenses pour laisser une trace durable chez celles et ceux qui les vivent.

Gaby d’Amour me permet de dire, par la présence et non plus seulement par l’image, que le plus beau des voyages reste peut-être celui que l’on accomplit l’un vers l’autre.