Interview Theopoline Amupembe, Band Leader – Nocturnal Souls

Interview Theopoline Amupembe, Band Leader – Nocturnal Souls

Ce sont des jeunes femmes à l’énergie incroyable et communicative. Elles viennent, en Namibie, de créer le premier groupe de musique 100% féminin. Cette interview fait partie de nos portraits dans le cadre de notre structure Talents d’Afrique qui met en valeur le formidable potentiel humain sur le continent africain grâce à cette jeunesse créative et aux ressources inestimées et inestimables.

Interview de Theopoline Amupembe, Band Leader – Nocturnal Souls qui s’est gentiment prêtée aux jeux des questions réponses.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à créer le premier groupe de musique entièrement féminin de Namibie ?
Nocturnal Souls est né d’un désir simple mais puissant : nous voulions créer un espace où les femmes pourraient être vues, entendues et prises au sérieux en tant que musiciennes.

Nous avons réalisé qu’il y a en Namibie tant de jeunes femmes talentueuses qui aiment la musique et possèdent les compétences pour jouer d’un instrument, chanter, créer et diriger ; pourtant, l’industrie musicale peut parfois donner l’impression d’être un milieu essentiellement masculin. Nous voulions remettre en question cette perception.

Pour nous, créer un groupe entièrement féminin ne consistait pas à rivaliser avec les hommes. Il s’agissait de montrer que les femmes ont leur place partout sur scène : comme chanteuses, instrumentistes, auteures-compositrices, chefs d’orchestre et décideuses.

En fin de compte, Nocturnal Souls vise à transformer cette conviction en quelque chose que le public peut voir et entendre.

À l’époque, que manquait-il, selon vous, aux femmes dans l’industrie musicale namibienne ?
Je pense qu’il manquait de visibilité et de représentation. Il existe des musiciennes namibiennes talentueuses, mais on ne voit pas assez souvent de femmes occuper des rôles d’instrumentistes ou de leaders. On voit souvent les femmes principalement représentées au chant, alors que la pratique d’instruments comme la basse, la batterie ou la guitare peut encore être perçue comme un domaine traditionnellement masculin.

Nous voulions contribuer à changer cette image. Une jeune fille devrait pouvoir regarder la scène, voir une femme à la basse, une autre à la guitare, une autre à la batterie, et se dire : « Moi aussi, je peux le faire. » La représentation peut changer la perception de ce qui est possible.

La création d’un groupe entièrement féminin relevait-elle d’une démarche artistique, d’un engagement féministe, des deux, ou d’autre chose encore ?
Je dirais que c’est un mélange des deux, mais c’est aussi une démarche profondément personnelle et artistique.

Notre musique passe avant tout. Nous aimons sincèrement créer, nous produire sur scène et évoluer en tant que musiciennes. En même temps, le simple fait d’exister en tant que groupe entièrement féminin remet en question certaines attentes quant à savoir qui est censé occuper l’espace musical.

Alors oui, il y a une dimension féministe dans ce que nous faisons, mais nous ne voulons pas que notre genre devienne la seule chose à laquelle on nous associe. Nous voulons que les gens entendent d’abord la musique, la ressentent et reconnaissent le talent, pour ensuite comprendre l’importance des femmes qui la créent.

Avez-vous rencontré des défis particuliers en tant que femmes, ou était-ce précisément le stéréotype que vous vouliez combattre ?
Oui, le fait d’être des femmes suscite parfois des préjugés sur nos capacités avant même que les gens ne nous entendent jouer.

On s’attend parfois à ce que les femmes soient chanteuses plutôt qu’instrumentistes, ou qu’un groupe entièrement féminin soit davantage une curiosité qu’une formation musicale sérieuse.

Mais ce sont précisément ces idées reçues que nous voulons remettre en question.

Nous ne voulons pas passer notre temps à prouver que les femmes sont meilleures que les hommes. Nous voulons simplement démontrer que les femmes sont compétentes. Chaque répétition, chaque concert et chaque scène que nous foulons contribuent à affirmer cela.

Nocturnal Souls – Namibie

Comment avez-vous réuni des musiciennes aux parcours différents pour en faire un véritable groupe, doté d’une identité et d’une sonorité communes ?
C’est sans doute l’un des plus beaux aspects de notre aventure.

Nous avons chacune nos personnalités, nos expériences musicales, nos points forts et nos visions propres. Créer un groupe a impliqué d’apprendre à conjuguer ces différences plutôt que d’essayer de les gommer.

Une identité commune a émergé grâce aux répétitions, à l’écoute mutuelle, à l’apprentissage partagé et au temps passé ensemble en tant qu’équipe.

Nous continuons d’évoluer et de définir notre son. Nous ne pensons pas que Nocturnal Souls doive être parfaitement défini dès le départ ; nous voulons que notre sonorité évolue en même temps que nous, en tant que musiciennes.

Pensez-vous que la musique puisse encore changer la façon dont les femmes sont perçues dans la société namibienne ?
Absolument.
La musique est puissante car elle touche les gens sur le plan émotionnel avant de les atteindre intellectuellement. Lorsque l’on voit à maintes reprises des femmes occuper avec assurance des espaces qui ne leur étaient pas traditionnellement destinés, les perceptions commencent à évoluer.

Une femme tenant une basse, assise derrière une batterie ou dirigeant un groupe : cela peut sembler anodin, mais pour une jeune fille qui observe la scène, cette image peut transformer radicalement sa perception de ce dont elle est capable.

Parfois, la représentation est la première graine de la possibilité.

Votre groupe a-t-il inspiré d’autres jeunes Namibiennes à apprendre la guitare, la batterie, la basse ou d’autres instruments traditionnellement associés aux hommes ?
Nous sommes encore un groupe jeune ; nous sommes donc très touchées et honorées d’apprendre que notre existence a encouragé quelqu’un à se mettre à un instrument ou à se lancer dans la musique.

C’est l’un des objectifs que nous visons avec Nocturnal Souls.

Si une fille nous voit sur scène et se dit : « Peut-être devrais-je apprendre la basse » ou « Peut-être pourrais-je devenir batteuse », alors nous avons déjà accompli quelque chose qui dépasse la simple prestation musicale.

Nous ne voulons pas seulement jouer pour les jeunes femmes ; nous voulons les inspirer pour qu’elles finissent par se tenir à nos côtés, et qu’elles prennent la relève après nous.

Quelle place souhaitez-vous accorder à la culture namibienne et aux différentes identités du pays dans votre musique ?
La Namibie est incroyablement diversifiée, et nous voulons que cette diversité se reflète dans notre musique.

Nos cultures, nos langues, nos histoires et nos expériences ne doivent pas être dissociées de la musique moderne. Elles peuvent coexister harmonieusement.
Nous voulons explorer des moyens d’intégrer l’identité namibienne à notre musique, tout en nous autorisant à expérimenter et à évoluer en tant que jeunes musiciennes.

Pour nous, être moderne ne signifie pas se couper de nos racines.

Si vous pouviez vous adresser aujourd’hui à une jeune Namibienne qui rêve de devenir musicienne mais n’ose pas faire le premier pas, que lui diriez-vous ?
Lance-toi avant même de te sentir prête.

Tu n’as pas besoin de tout savoir. Vous n’avez pas besoin de posséder l’instrument parfait, la voix parfaite, les contacts idéaux ou même une assurance sans faille.
Apprenez. Faites des erreurs. Posez des questions. Entraînez-vous. Entourez-vous de personnes qui croient en ce que vous cherchez à bâtir.

Et surtout, ne laissez pas le fait de ne pas voir beaucoup de personnes qui vous ressemblent dans ce domaine vous convaincre que vous en êtes incapable.

Vous pourriez bien être la personne que quelqu’un d’autre a besoin de voir pour croire qu’il peut y arriver aussi.

Au-delà de la musique, quel héritage aimeriez-vous que votre groupe laisse aux femmes et aux jeunes générations en Namibie ?
Nous voulons laisser derrière nous du courage, de la représentation et des perspectives d’avenir.

Nous voulons que les jeunes femmes regardent Nocturnal Souls et comprennent qu’elles peuvent créer leurs propres espaces, plutôt que d’attendre que quelqu’un leur donne la permission d’accéder à ceux qui existent déjà.

Nous voulons aussi que notre héritage dépasse le simple fait d’être reconnues comme un groupe exclusivement féminin.

Nous voulons que l’on dise de nous que nous étions des femmes qui ont pris leur place, créé quelque chose, ouvert des portes et facilité le passage pour la génération suivante.

Choisissez 3 mots qui décrivent le mieux la Namibie.
Résiliente. Diverse. Profondément humaine (ou « empreinte d’âme »).

Interview de Gabrielle Sissoko, artiste du vivant et de la nature inspirante

Interview de Gabrielle Sissoko, artiste du vivant et de la nature inspirante

A Planetexperiences, depuis nos débuts, nous sommes viscéralement attachés à mettre en valeur le meilleur de l’être humain. A révéler son potentiel. Pour cette raison, nous avons crée Talents d’Afrique. Et c’est ainsi qu’au fil de nos années, nous avons rencontré des personnes incroyables. Nous continuons avec toujours la même passion dénicher ces trésors humains qui méritent cette mise en avant.

Et si la peinture devenait un voyage intérieur, une rencontre avec le vivant et une invitation à se réinventer ? Gabrielle Sissoko, artiste franco-malienne, puise dans ses voyages, ses identités multiples et les forces de la nature une inspiration singulière et poétique. Avec ses œuvres et son personnage Gaby d’Amour, elle explore le pouvoir de l’art : éveiller les consciences, réparer les liens et remettre l’amour au cœur de nos vies.

Vous vous définissez comme une artiste, mais aussi comme une créatrice, une soignante et une nomade. Comment ces différentes identités se rencontrent elles aujourd’hui dans votre travail artistique ?
Je comprends aujourd’hui que j’ai exercé mon pouvoir créateur en abordant plusieurs disciplines et plusieurs formes de présence. Qu’il s’agisse de la dimension humaine et thérapeutique, de la formulation cosmétique, du voyage vécu comme une initiation, ou encore de la création plastique, je cherche à toucher l’essentiel : une source de joie, de sens et de rencontre.

Cette différentes approches professionnelles procèdent d’un même mouvement : agir sur la matière tout en restant à l’écoute de mon propre déplacement intérieur. Chaque mouvement, chaque mot peut se révéler alchimique, transformateur. Formuler un soin, rencontrer une personne, traverser un territoire ou composer une œuvre sont autant de manières d’entrer en relation avec le vivant.

J’aime penser la création comme un voyage immobile. Elle nous permet de nous transformer sans nécessairement changer de lieu. Ainsi, la vie devient une forme de méditation permanente : une possibilité de se réaliser, mais aussi d’observer et d’accueillir les réalisations des autres.

Mes pratiques sont des territoires intérieurs que j’habite simultanément et qui s’enrichissent mutuellement. Aujourd’hui, la création artistique est l’espace où ces différentes dimensions dialoguent et prennent forme.

Vous dites que les territoires traversés — l’Afrique de l’Ouest, l’Europe, La Réunion, Madagascar ou les Antilles — sont des « strates sensibles » de votre être. Comment le voyage et le métissage nourrissent-ils votre identité artistique ?
Nicolas Bouvier écrivait : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » Cette phrase résonne profondément en moi. Le voyage dépouille autant qu’il enrichit. En art aussi, ces deux mouvements sont essentiels : on soustrait et on ajoute pour faire apparaître ou pour équilibrer.

Les territoires que j’ai traversés — l’Afrique de l’Ouest et du Sud, l’Europe, La Réunion, Madagascar, la Californie ou encore les Antilles — demeurent sensibles en moi. Ce sont des paysages intérieurs, des mémoires de lumière, de climat, de gestes et de silhouettes.

Édouard Glissant parlait d’une « identité-rhizome », qui se déploie à partir d’une racine-mère dans plusieurs directions au lieu de s’enraciner dans une origine unique. C’est exactement ce que le voyage m’a enseigné. Je me perçois comme une personne centrée et reliée à des identités multiples, dans un monde qui est lui-même un entrelacs d’existences, de cultures et de récits.

Je suis d’origine franco-malienne, métisse, et ce métissage peut encore se préciser : du Jura aux peuples peuls, bambaras et khassonkés, puis au-delà, dans une histoire qui ne se laisse jamais enfermer. Une identité ne se résout pas ; elle s’actualise et se découvre sans cesse.

Il existe une grande liberté à être pleinement soi, sans se réduire à une origine, une influence ou une appartenance. Cette liberté permet une relation plus riche à l’autre. Elle nous aide à reconnaître des identités plus larges, communes et rassembleuses, plutôt que des frontières qui nous divisent.

Un voyage naît souvent d’un appel ou d’une opportunité à laquelle nous acceptons de répondre. Il peut devenir une expérience d’édification profonde. Les terres traversées et les rencontres vécues demeurent en nous : elles deviennent une mémoire active, une matière invisible qui continue de nourrir notre manière de voir et de créer.

« La nature est une ressource et la nature est une source : nous sommes la nature. »

L’eau, la matière, le climat et les éléments naturels jouent un rôle essentiel dans votre processus de création. Pourquoi avez-vous choisi de laisser parfois la nature intervenir comme une véritable co-autrice de vos œuvres ?
Quel plus grand artiste que la création elle-même, du macrocosme au microcosme ? Ce que nous avons à vivre est profondément miraculeux. Mes œuvres cherchent à embarquer le regardeur dans ce vertige, pour célébrer la vie et partager ce que je ressens.

C’est aussi ma manière de répondre à la crise écologique : par une urgence poétique et artistique. Je ne perçois pas de frontière véritable entre les éléments et moi. Le vent peut devenir un pinceau, le soleil un agent de transformation, la terre une réserve de couleurs, la pluie une force qui texture, dilue ou adoucit l’œuvre selon sa propre mélodie.

Certaines de mes toiles sont volontairement exposées aux aléas du climat. Ce geste n’est pas un abandon de l’œuvre, mais une invitation faite au monde naturel. Je lui laisse la possibilité d’intervenir, d’inscrire dans la matière la trace du vivant, du temps et de l’imprévisible.

Chaque territoire traversé m’a appris un climat différent : l’humidité de La Réunion, l’harmattan du Sahel, la lumière de Gorée. Ces éléments ne sont pas de simples décors. Ils participent à la mémoire de l’œuvre et à sa construction.

Je pense parfois à Théodore Monod, dont l’humilité face aux forces du vivant continue de m’inspirer. Son regard de naturaliste, sa capacité à observer sans dominer, rejoignent ma propre manière d’envisager la création : l’artiste n’est pas toujours celui qui impose une forme. Il peut aussi être celui qui écoute, accueille et révèle.

Votre série Transcription Élémentale affirme que « nous sommes la nature ». Est-ce pour vous une démarche artistique, une philosophie de vie ou aussi un message politique face aux enjeux environnementaux contemporains ?
« La nature est une ressource et la nature est une source : nous sommes la nature. » Pour moi, cette phrase suffit à abolir la séparation. Tout est relié et nous commençons progressivement à mesurer les conséquences concrètes de cette interdépendance.

Blesser la nature, c’est nous blesser nous-mêmes. Porter atteinte à un être vivant revient à fragiliser l’ensemble du monde auquel nous appartenons. Il existe une forme de banalité du mal dans les violences que nous infligeons au vivant, souvent par ignorance ou par habitude. Et ce, qu’il s’agisse d’une violence interpersonnelle, sociale ou environnementale. Nous oublions que chaque atteinte réduit les possibilités de vie pour tous.

Il n’existe pas de frontière stable entre l’humain, le minéral et le végétal. Ces dimensions partagent une même matière, une même mémoire et une même énergie. Peindre, c’est reconnaître cette appartenance et tenter de la restituer. J’ai donné à l’une de mes séries le nom de Transcription Élémentale pour traduire cette force de vie qui ne peut plus être profanée dès lors que l’on en a véritablement perçu la nature.

Cette série est donc à la fois une démarche artistique, une philosophie de vie et un geste politique. Je crois que lorsque la conscience de notre interdépendance sera pleinement intégrée, elle pourra ouvrir des voies nouvelles face aux crises environnementales et sociales que nous traversons, qui sont aussi des crises poétiques.

Gabrielle Sissoko

Avec UBuntu Ndam, vous explorez le lien, la reconstruction de soi et la résilience collective. Que souhaitez-vous que le spectateur ressente ou comprenne lorsqu’il se trouve face à ces œuvres ?
Nos existences peuvent être limitées par nos vécus traumatiques, individuels comme collectifs. Ces expériences produisent parfois des absences au monde, des conditionnements ou une forme d’anesthésie qui finit par blanchir et évider nos vies.

Grandir dans le monde ne signifie pas nier ce passé, mais l’intégrer. C’est à partir de cette intégration qu’une recréation de soi devient possible.
UBuntu Ndam réunit deux philosophies du lien : la pensée africaine Ubuntu, souvent résumée par la formule « je suis parce que nous sommes », et le concept sénégalais de Ndam, qui évoque une grâce reçue et participe à fonder la dignité de l’être. Ensemble, ces deux notions parlent de notre capacité à retrouver une puissance intérieure malgré les aléas de l’existence.

Chaque cercle peint représente une complétude retrouvée : une forme émergente, singulière, qui s’arrache au chaos coloré dont elle est issue sans jamais le renier. Le cercle n’est pas une fermeture ; il est un espace de rassemblement, de circulation et de réparation.

Je travaille actuellement à un projet qui réunit peinture, danse et vidéo. Il prolonge ma recherche plastique menée depuis 2020, déjà présente dans des œuvres en deux et trois dimensions, comme des mobiles. Après s’être défini et affirmé, il s’agit désormais de s’unir : de relier les pratiques artistiques comme on relie des territoires et des cultures, pour délivrer un message de retour à l’unité.

UBuntu Ndam devient ainsi une prière en mouvement, incarnée et portée par une vidéaste, des danseurs et une plasticienne, et ouverte à toutes celles et ceux qui accepteront d’entrer dans son sillage.

Vous cherchez, dites-vous, à faire passer le regardeur « de l’anesthésie à la synesthésie ». Face à un monde que vous décrivez comme brutal et fragmenté, l’art peut-il réellement contribuer à réparer, relier et transformer ?
Je crois que l’art a pour vocation première de produire un effet : toucher, déplacer, éveiller, transformer. Une œuvre qui ne provoquerait aucun mouvement intérieur risquerait de rester à la surface des choses.

Face à un monde que je perçois comme brutal et fragmenté, mon répertoire sensible devient une voie de connexion. Ma radicalité — au sens d’un retour à la racine des problèmes — s’exprime dans cette conscience du lien au vivant. Je cherche à proposer une prise directe avec le monde, un rétablissement du sensible.

Le voyage possède cette même vertu. Il réveille des sens que le quotidien finit parfois par anesthésier. Pour moi, passer de l’anesthésie à la synesthésie signifie retrouver la capacité de sentir le monde dans toute sa profondeur : voir les couleurs comme des émotions, entendre les matières, ressentir l’indicible.

Les œuvres offrent de grands cadeaux, mais il faut accepter de leur prêter attention. Il faut réapprendre à s’arrêter, à contempler, à laisser une image nous atteindre avant de chercher à l’expliquer.

Je parle parfois d’une ultime rébellion : l’audace d’être pleinement soi tout en considérant pleinement l’autre. C’est une manière de regagner confiance — en soi, dans le monde et dans notre capacité collective à transformer ce qui doit l’être.

En 2026 est née Gaby d’Amour, votre avatar artistique qui porte des poèmes et propose une forme de soin par la présence et la tendresse. Qu’est-ce que Gaby d’Amour vous permet d’exprimer que la peinture ne pouvait pas encore dire ?
Gaby d’Amour incarne pleinement cette mission de l’art. Elle assume une présence d’amour inconditionnel et intervient lors de performances comme un avatar artistique, mais aussi comme une partie de moi qui avait besoin d’exister autrement.

Elle est née en 2026 à Marseille, dans une ville-port marquée par les départs, les arrivées et les rencontres. Ce lieu de naissance n’est pas anodin. Marseille est un seuil, un espace de passage où les identités se croisent et se transforment.

Là où Gabrielle cherche, observe et transmute, Gaby offre. Elle distribue des « pilules d’amour », murmure des poèmes à l’oreille et propose des mots pour les maux. Elle va vers l’autre sans peur et sans a priori, sans savoir à l’avance où la rencontre la conduira.

Avec elle, la rencontre devient une œuvre. Un regard, un geste, une parole ou un silence peuvent devenir de petits miracles. Gaby cherche à faire émerger dans le public des choses qui étaient déjà là, mais qui n’avaient pas encore trouvé l’occasion d’exister. Elle provoque parfois des instants d’épiphanie collective : des moments simples, mais suffisamment intenses pour laisser une trace durable chez celles et ceux qui les vivent.

Gaby d’Amour me permet de dire, par la présence et non plus seulement par l’image, que le plus beau des voyages reste peut-être celui que l’on accomplit l’un vers l’autre.

Interview Jeremia Haihambo — Arts visuels st de Namibie

A Planetexperiences, depuis nos débuts, nous sommes viscéralement attachés à mettre en valeur le meilleur de l’être humain. A révéler son potentiel. Pour cette raison, nous avons crée Talents d’Afrique. Et c’est ainsi qu’au fil de nos années, nous avons rencontré des personnes incroyables. Nous continuons avec toujours la même passion dénicher ces trésors humains qui méritent cette mise en avant.

Interview Jeremia Haihambo, jeune artiste namibien qui revient sur son parcours très atypique et nous partage ses réflexions sur l’art et se livre sur sa passion et son rapport personnel à l’art. D’un simple trait de crayon à des œuvres qui font réfléchir, cet artiste namibien a fait de sa passion un véritable langage. Inspiré par les paysages de son pays, sa richesse culturelle et les réalités de la société, il mêle peinture, gravure et illustration pour raconter des histoires qui touchent et interpellent. Rencontre avec un artiste engagé qui fait vibrer la Namibie à travers son art.

Comment en êtes-vous venu à la peinture ou à l’art ?
Mon parcours artistique a débuté de manière très naturelle : par le dessin. Dès mon plus jeune âge, j’étais fasciné par la capacité d’un simple trait à transmettre une idée, une émotion ou une histoire. Avec le temps, cet intérêt s’est mué en une véritable passion, pour finalement devenir mon métier.

J’ai ensuite étudié au College of the Arts en Namibie, où je me suis spécialisé dans les techniques d’estampe, notamment la gravure sur linoléum et le travail du trait fin. Depuis, ma pratique artistique s’est diversifiée pour inclure la peinture, les techniques mixtes, la gravure sur carton découpé, l’illustration, le graphisme et la bande dessinée.

Aujourd’hui, l’art n’est pas simplement une activité que je pratique ; c’est le langage par lequel je comprends le monde et communique avec lui.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le processus de création ?
Ce que je préfère, c’est transformer une idée qui n’existe que dans mon esprit en quelque chose que les gens peuvent réellement voir et ressentir.

J’apprécie la liberté d’expérimentation — ce moment où les lignes, les textures, les couleurs et les matériaux commencent à exprimer quelque chose qui dépasse l’œuvre physique elle-même. J’aime aussi le défi de créer des œuvres qui incitent les gens à s’arrêter, à réfléchir et à se poser des questions. Pour moi, la plus grande satisfaction réside dans le fait de voir quelqu’un contempler mon travail et entrer en résonance avec le message qu’il porte.

D’où tirez-vous votre inspiration ?
Mon inspiration provient principalement de la vie elle-même. J’observe les gens, la société, la nature, la culture, l’histoire et l’environnement qui m’entourent. Les expériences vécues, les conversations et les enjeux sociaux peuvent tous servir de point de départ à une œuvre.

La Namibie elle-même constitue une source d’inspiration majeure. Nos paysages, notre faune, nos traditions culturelles et nos diverses communautés offrent une matière visuelle et conceptuelle inépuisable. Je m’intéresse tout particulièrement à des thèmes tels que la préservation de la faune, l’identité culturelle, l’injustice sociale, la spiritualité, le comportement humain et la relation entre l’homme et la nature.

Parfois, une œuvre naît d’une simple observation ou même d’une ancienne esquisse qui reste gravée dans mon esprit pendant des années avant que je ne la développe pour en faire une pièce aboutie.

Quelle est la place de l’art en Namibie ?
Je pense que l’art en Namibie repose sur un solide fondement culturel, mais le secteur des arts visuels est encore en phase de développement en ce qui concerne la participation du public, les investissements et les opportunités commerciales.

La Namibie compte de nombreux artistes talentueux œuvrant dans des domaines variés tels que la peinture, la sculpture, la photographie, l’estampe, l’artisanat, l’art numérique, la performance et d’autres disciplines. Nous disposons également de galeries, d’institutions culturelles, d’expositions et d’événements créatifs qui contribuent à l’essor du secteur.

Toutefois, l’art n’est pas encore reconnu par tous comme une profession sérieuse ou un secteur économique à part entière. Il reste nécessaire de mieux sensibiliser le public à l’importance de collectionner et d’investir dans l’art, ainsi qu’à la contribution des artistes à la société et à l’économie.

Observez-vous un intérêt croissant pour l’art ?
Oui, absolument. Je pense que l’intérêt pour l’art grandit, notamment chez les jeunes et grâce aux plateformes numériques.

Les réseaux sociaux ont transformé la manière dont les artistes présentent et promeuvent leur travail. Ils peuvent désormais toucher un public au-delà de la Namibie sans dépendre exclusivement des galeries ou des institutions traditionnelles.

Je constate également que de plus en plus de jeunes Namibiens s’intéressent à l’illustration, à la photographie, à la mode, au graphisme, à l’art numérique, aux fresques murales et à d’autres disciplines créatives. L’enjeu consiste désormais à transformer cet intérêt grandissant en carrières durables, en créant de meilleures opportunités en matière de formation, d’expositions, de commandes, de ventes et de visibilité internationale.

Que cherchez-vous avant tout à transmettre à travers vos peintures ?
La première chose que je cherche à transmettre, c’est un message.

Je veux que mes œuvres communiquent quelque chose qui dépasse la simple esthétique. Parfois, le message porte sur la protection de la faune ; d’autres fois, il s’agit de culture, de comportement humain, d’injustice sociale, de spiritualité ou de la relation entre l’humanité et la nature.

Je souhaite susciter chez le spectateur une réaction émotionnelle ou intellectuelle. Il peut adhérer au message, le contester ou simplement commencer à se poser des questions. Pour moi, cet échange fait partie intégrante de l’œuvre.

Votre art reflète-t-il votre personnalité ?
Oui, tout à fait. Mon art reflète ma curiosité, ma sensibilité, mon sens de l’observation et ma volonté de remettre les choses en question.

Je m’intéresse naturellement aux sujets qui m’amènent à réfléchir en profondeur sur la société, le comportement humain, la culture et l’environnement. Cela transparaît dans mon travail.

Par ailleurs, mon art témoigne de ma persévérance. Être artiste exige de la patience, car une idée ne rencontre pas toujours un succès immédiat. J’ai appris à continuer à créer, à expérimenter et à progresser, même lorsque les circonstances sont difficiles.

Comment l’œuvre d’un artiste influence-t-elle la culture au sein de laquelle elle a été créée ?
Je crois que les artistes jouent un rôle majeur dans le façonnement et la documentation de la culture. L’art ne se contente pas de refléter la société ; il peut aussi la questionner, la remettre en cause et l’influencer.

Un artiste peut préserver les récits, les traditions et les symboles culturels pour les générations futures, tout en attirant l’attention sur des sujets dont la société préférerait peut-être ne pas parler. En Namibie, les artistes ont l’occasion de documenter l’évolution de nos identités, de nos langues, de nos traditions, de nos paysages et de nos expériences sociales.

Pour moi, être un artiste namibien signifie contribuer à l’histoire visuelle de ce pays. Les générations futures devraient pouvoir observer nos œuvres et comprendre qui nous étions, ce à quoi nous accordions de l’importance et les défis auxquels nous étions confrontés.


Quels sont les défis auxquels sont confrontés les arts et les artistes en Namibie ?
L’un des défis majeurs est que de nombreux artistes peinent à vivre durablement de leur travail de création. L’art est encore souvent perçu comme un passe-temps plutôt que comme une profession.

Parmi les autres défis, on peut citer le manque de financements, les possibilités d’exposition limitées, le coût élevé du matériel artistique, l’accès restreint aux marchés internationaux, une éducation artistique insuffisante dans certaines communautés et un marché de l’art local relativement restreint.

Le développement professionnel constitue un autre défi important. Les artistes ont besoin de davantage d’opportunités pour se former à la gestion d’entreprise, au marketing, à la propriété intellectuelle, aux contrats, à la fixation des prix, aux plateformes numériques et aux débouchés internationaux.

Le talent ne suffit pas à l’artiste ; il a également besoin d’un écosystème qui permette à ce talent de s’inscrire dans la durée.

Êtes-vous impliqué dans des projets sociaux ou culturels visant à révéler le talent et le potentiel des plus jeunes ?
Oui. En tant qu’artiste, je crois fermement au partage des connaissances et j’encourage les jeunes à explorer leur créativité.

Je m’intéresse tout particulièrement aux arts visuels, à l’illustration et à la narration comme outils d’éducation et d’émancipation. Mon intérêt pour la bande dessinée et l’apprentissage ludique repose sur la conviction que les jeunes peuvent tirer des enseignements sociaux et éducatifs précieux des histoires et de la communication visuelle.

J’aimerais voir davantage de programmes offrant aux jeunes un accès à du matériel artistique, à du mentorat, à des espaces de création et à des opportunités d’exposer leurs œuvres. Parfois, il suffit qu’une personne reconnaisse le talent d’un jeune et lui donne l’occasion de le développer.

Trois mots pour décrire la Namibie.
Résiliente. Diverses. Créative.

La Namibie est résiliente car sa population continue de surmonter les défis et de bâtir son avenir. Elle est diverse par ses cultures, ses langues, ses paysages, ses communautés et ses traditions. Et elle est créative, car le pays recèle un immense potentiel artistique et culturel qui ne demande qu’à être pleinement exploré et reconnu.