Il faut être voyant

« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !  » Arthur Rimbaud.

Empare toi de tes heures

« C’est cela, mon cher Lucilius : revendique tes droits sur toi-même. Jusqu’ici on te prenait ton temps ; on te le dérobait ; il t’échappait. Recueille ce capital et ménage-le. Oui, sois-en convaincu, les choses vont comme je te le dis : il est de nos instants qu’on nous arrache ; il en est qu’on nous escamote ; il en est qui nous coulent entre les doigts. La perte, à bien parler, n’est jamais plus blâmable que lorsqu’elle provient d’incurie. Du reste, regardes-y de près : la part la plus considérable de la vie se passe à mal faire, une large part à ne rien faire, toute la vie à n’être pas à ce que l’on fait.

Me citeras-tu un homme qui attribue une valeur réelle au temps, qui pèse le prix d’une journée, qui comprenne qu’il meurt un peu chaque jour ? Telle est, en effet, l’erreur : nous ne voyons la mort que devant nous, alors qu’elle est, en grande partie déjà, chose passée. Tout ce que nous laissons derrière nous de notre existence est dévolu à la mort. Fais donc, mon cher Lucilius, comme tu le dis : empare-toi de toutes tes heures. Ainsi tu dépendras moins de demain, pour avoir opéré une mainmise sur le jour présent. Tandis que l’on diffère de vivre, la vie court.

Tout est, Lucilius, hors de nous ; il n’y a que le temps qui soit nôtre. Ce bien fugace, glissant est l’unique possession que nous ait départie la nature. Nous en chasse qui veut. (…) Tu me demanderas peut-être comment je me comporte, moi qui te propose ces belles maximes. Je l’avouerai tout franc : mon cas est celui d’une personne qui mène grand train, mais qui a de l’ordre ; mon registre de dépenses est bien tenu. Je n’ai pas le droit de dire que je ne perds rien; mais je dirai ce que je perds, et pourquoi, et comment. Je rendrai compte de ma pauvreté. (…)

Comment conclurons-nous ? Il n’est pas pauvre, à mon avis, celui qui, si peu qu’il lui reste, s’en accommode. Pour toi cependant, je préfère que tu ménages ton avoir. Et tu commenceras en temps utile. Ainsi en jugeaient nos pères : « Tardive épargne, quand le vin touche à la lie. » Ce qui séjourne au fond du vase c’est très peu de chose, et c’est le pire. »

– Sénèque, Lettres à Lucilius, 1ère lettre, éditions Les Belles Lettres, traduction Henri Noblot, 1955

Le visage de la vie

‘Et vous, jeune écrivain, avez-vous quelque chose à dire, ou bien croyez-vous simplement que vous avez quelque chose à dire ? Si vos pensées ont de la valeur, vos écrits en auront aussi. Mais si votre expression est faible, c’est que votre pensée est faible ; si elle est étriquée, c’est parce que vous êtes étriqué. En ce cas, comment pouvez-vous faire naître l’ordre du chaos ? Vous devez étudier. Vous devez en arriver à lire avec compréhension ce qui s’inscrit sur le visage de la vie. Vous devez connaître l’esprit qui pousse à l’action les individus et les peuples, qui fait naître les grandes idées. Et travaillez. Ecrivez ce mot en majuscule, TRAVAIL, TRAVAIL, tout le temps. Les trois grands principes sont : BONNE SANTE, TRAVAIL, et une PHILOSOPHIE DE LA VIE. Je pourrais en ajouter un quatrième : la SINCERITE. Sans cette dernière, les trois précédents ne servent à rien. Avec elle seulement, vous pourrez accéder à la grandeur et siéger parmi les géants.’

Ces conseils à un jeune écrivain, rédigés en 1903, sont ceux d’un célèbre romancier américain, qui connaît alors son premier succès littéraire : il s’agit de Jack London, qui publie cette année-là son plus beau récit d’aventures, L’Appel de la forêt, que j’ai eu le plaisir de vous lire la semaine dernière.

Jack London

Né en 1876 d’un père qui ne l’a jamais reconnu, élevé dans les quartiers pauvres de San Francisco, Jack London a dû travailler très tôt pour survivre : enfant, il fut garçon de ferme, crieur de journaux, ouvrier à la chaîne. Puis, adolescent, nourris de ses lectures de Kipling, Melville, Stevenson, il part pour l’aventure : comme pirate, d’abord, sillonnant la baie du Sacramento, puis comme marin pour une expédition de chasse aux phoques dans l’Arctique.

Pour en savoir davantage : les grands articles engagés du journaliste Jack London

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